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The History Collection

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Hanotaux, Gabriel, 1853-1944 / Histoire illustrée de la guerre de 1914
Tome, 1 (1915)

Chapitre VIII/ Les puissances européennes: la Turquie,   pp. 174-[191] PDF (8.5 MB)


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HIST(IRh ILLUSITRSE DE lA GUERRE DE 1914
elles n'en peuvent plus. Le procÈdÈ gouverne-
mental issu de la conquÍte - c'est-ý-dire, la
violence ý froid avec, en perspective, la rÈpres-
sion par le sabre - n'a fait que se dissimuler
en partie sous une mÈthode plus souple et peut-
Ítre plus dÈtestable: on ne sait quelle appa-
rence de procÈdure lÈgale, quelle oeuvre de
justice et de police mÍlÈes, quel embrigade-
ment astucieux de toutes les mÈfiances et de
toutes les dÈlations, la surveillance exercÈe
par un espionnage continuel de la vie de tous
par tous, dans un pays affreusement divisÈ.
Ainsi, une terreur p'le rËgne sur des
peuples muets.
   L'oeuvre administrative se borne ý la
perception des impÙts d'une part et, d'autre
part, ý l'entretien des fonctionnaires publics,
mais cela, par un unique moyen, la concussion.
Les agents de l'autoritÈ Ètant mal rÈtribuÈs
et n'ayant aucune ressource que l'argent
extorquÈ au contribuable, cette rÈtribution,
c'est-ý-dire le profit illicite dissimulÈ sous la
forme d'un cadeau plus ou moins volontaire,
le rouchwet, est devenu une institution.
   Tout est rouchwet et, ý obtenir le rouchwet,
le fonctionnaire travaille uniquement. Une
oeuvre de persÈcution et d'intimidation plus
ou moins hypocrite s'accomplit incessam-
ment et rend la vie publique insupportable.
   Un prÈsident du tribunal civil de grande
ville touche (quand il les touche) 276 francs
par mois. Etant donnÈ les moeurs assez dis-
pendieuses de l'Orient, c'est une somme telle-
ment infime qu'elle reprÈsente ý peine le quart
de ce qui est nÈcessaire ý un magistrat de cet
ordre. Que voulez-vous ? Le magistrat se
paye de ses propres mains et il en est ainsi du
haut en bas de l'Èchelle. Le contribuable n'est
pas content; le fonctionnaire pas davantage;
mais, il faut vivre.
   RÈsultat final, un universel mÈcontente-
ment, mÈcontentement qui n'est contenu que
par l'espionnage et la violence ý haute pres-
sion. La machine broie ainsi ý vide, en usant ses
propres ressorts, jusqu'ý l'heure o~ elle se sera
brslÈe elle-mÍme et o~ elle Èclatera. le
  Ceux qui ont vu Constantinople ý cette
Èpoque ont connu un des spectacles les plus
singuliers que puisse prÈsenter une fourmiliËre
humaine ; sur chacune des rives reliÈes par le
pont de Galata, deux mondes sont en prÈsence:
d'une part, PÈra, la ville levantine ou euro-
pÈenne; d'autre part, Stamboul, la ville orien-
tale ou turque.
  Stamboul, entourÈ de ses vieilles murailles
construites avec les pierres sculptÈes ou gra-
vÈes, dÈbris des monuments byzantins, est
dominÈ par les dÙme. d'or des mosquÈes et
les blancs minarets, d'o~ tombe la voix des
muezzins. PÈra, tortueux et sale, avec ses
ruelles aux maisons de bois et aux balcons
surplombants, se serre aux pieds de quelques
Èglises et s'anime ý la voix des cloches appe-
lant aux cÈrÈmonies les fidËles des divers
cultes chrÈtiens.
  De l'une ý l'autre ville, c'est un mouvement
perpÈtuel de cortËges h'tifs, de piÈtons aux
costumes bigarrÈs, un' va-et-vient de foule
multicolore, o~ le turban alterne avec le fez
et le chapeau haut de forme, o~ la stambouline
et le pantalon se croisent avec la fustanelle et
la culotte aux larges plis.
  De rares voitures circulent parmi la foule
pressÈe; dans de riches carrosses, ou mÍme dans
des chaises ý porteur, les rideaux baissÈs
laissent entrevoir les dames de la cour et de la
sociÈtÈ, aux longs yeux noirs perÁant les
blan-
cheurs du yachmach ; tandis que, sur les pavÈs
pointus, les femmes du peuple trottinent pÈni-
blement, une main serrant le voile sur la figure,
l'autre tenant sur la tÍte ou sur l'Èpaule une
cruche pleine ou un enfant.
  Tout ce monde vit en bonne harmonie, use
de tolÈrance et de respect mutuel : les proces-
sions se dÈroulent, les cortËges des morts
passent en courant, une escouade de pompiers
fend la foule, des fonctionnaires graves vont
au bureau, des marchands sont accroupis ý la
devanture des boutiques o~ luisent, sur des
fonds ý la Rembrandt, les ors des citrons et des
oranges, les coraux des tomates; les chiens ý
tÍte de renards circulent doucement: une
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